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Gérard Leser
h i s t o r i e n f o l k l o r i s t e
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Gérard Leser raconte le monde merveilleux de l'Alsace
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Il y a bien longtemps de cela, un couple de marcaires habitant le chaume de Montabey, eut une petite fille. Cette enfant naissant un dimanche apportait à ses parents non seulement la joie de sa naissance mais encore la perspective du bonheur. « Que Dieu en soit loué, se dit l’heureux couple, notre fille verra les fées ; elles viendront à son baptême ». En effet, la croyance populaire dit que les enfants nés le dimanche, Sonntigskinder, ont le pouvoir d’entrer en relation avec le monde invisible. Quelques jours après, dans la chapelle du Valtin, l’heureuse enfant fut régénérée dans les eaux baptismales et le prêtre lui donna le gentil prénom d'Odette.
A cette fête, en effet, apparurent les fées. Elles étaient trois. Au retour de la cérémonie, le cortège du baptême, composé du parrain, de la marraine qui portait l’enfant et des invités au banquet, les aperçut au-dessus du sentier de la ferme sous la forme de trois dames qui firent sensation. Elles venaient du Hohneck. On sait que cette montagne était le séjour favori des fées aujourd’hui disparues.
Elles étaient nombreuses ces fées du Hohneck, chacune répondait à un sentiment populaire ou était plutôt l’expression animée d’une pensée dominant la vie humaine.
La première de ces trois fées portait le nom d’Aligère ; c’était la fée de la beauté et elle était belle comme un ange.
La seconde était la fée de la richesse, nommée Aurigère. Ses vêtements étaient recouverts d’or, d’argent et de pierres précieuses. La troisième était la fée des larmes et même si ses habits étaient plus sévères que ceux des autres, elle paraissait plus belle et plus sympathique que les deux autres ensemble. Elle portait le beau nom de fée Turquoise.
Elles participent au joyeux banquet du baptême, et puis avant de se retirer, s’approchant successivement du berceau ou sommeillait la gente Odette, les trois fées lui font chacune un don. De sa baguette magique, la fée Aligère touche le front de l’enfant et lui dit : « Je suis la fée de la beauté, je t’octroie le don d’être belle comme moi et de charmer tous ceux qui s’approcheront ».
La fée Aurigère promet à son tour richesse et grandeur. Toute l’assistance était en liesse, l’avenir le plus radieux s’annonçait pour Odette. Mais le charme fut rompu par la troisième fée, la fée Turquoise, la mère des larmes : chacun pâlit et trembla en l’entendant s’exprimer ainsi : « Et moi qui suis la fée triste, je te fais le don des larmes ! ».
Aux cris de protestation de l’assemblée et aux lamentations des parents, la fée répondit : « Vous pouvez refuser le don que je fais à votre fille, quant à moi je ne puis lui en octroyer d’autre. Cependant, réfléchissez avant de m’opposer un refus. Le don des larmes est plus précieux que vous croyez. La larme soulage, elle féconde ; malheur au sol où ne jaillit pas de source et au cœur fermé comme le roc !... Je laisse votre fille avec son avenir de richesse et de bonheur, puisse-t-il suffire à son bonheur ! »
Sur ce, les trois fées prirent congé. Les années passèrent et Odette devint une jeune fille dont la beauté merveilleuse charmait tous ceux qui la rencontraient. Elle attirait les yeux mais pas les cœurs. Il lui manquait la divine beauté des larmes. Elle semblait froide et sans sensibilité. Pendant que ses parents arrosaient le sillon de leurs sueurs, Odette menait paître sur les chaumes les troupeaux de la ferme. Un jour la gentille pastourelle avait conduit son troupeau sur le versant de la montagne qui domine Munster et s’était arrêtée longtemps à la lisière d’une immense forêt de sapins. Tout à coup elle entendit une sonnerie de cor et bientôt vit apparaître dans la futaie une belle troupe de cavaliers. C’était le comte Gontram de Girsberg qui était à la chasse. Gontram était le fils du haut et rude sire de Girsberg dont le château, au pied du Staufen, dominait le val de Saint Grégoire. Mais depuis peu de temps Gontram avait perdu son père ; il venait de recevoir l’investiture de sa haute baronnie. Gontram était donc un gentilhomme de renommée, de race, d’esprit et de mine et comme son cœur s’était affiné, il rêvait d’un idéal de grâce, de beauté, pour devenir sa compagne. Quelle serait donc la future châtelaine de Girsberg ? Ce devait être Odette de Montabey.
Et Odette, dont le deuxième cadeau des fées se réalisait, devint la châtelaine du Girsberg. Mais le malheur d’Odette fut d’avoir refusé le troisième don, celui des larmes dont l’absence frappait d’impuissance les deux premiers. Elle allait même les perdre, ces deux premiers dons de beauté et de richesse, dans une lutte engagée avec ses ennemis, car elle en eut bientôt, les succès nous en suscitent toujours.
Odette n’arrivait pas à témoigner d’affection à son époux et celui-ci se détourna progressivement d’elle ; il fut repris par le démon de la chasse et la délaissait de plus en plus.
Seule, retirée dans ses appartements, elle restait là, l’œil perdu dans le vide et toujours sec, son cœur était plein et ne pouvait se décharger. Elle ne pouvait même pas épancher sa peine dans le sein de sa mère, car l’accès du château était interdit à ses parents.
Désespérée et désemparée, folle de douleur, elle résolut de mettre fin à ses jours. Elle sort du château, court la montagne et arrive au bord du Fischboedle. Elle découvre à ses pieds l’eau azurée où se réfléchissent les étoiles et le ciel bleu ; l’eau qui l’appelle, qui l’attire où elle noiera son existence et ses malheurs.
Mais voici que du fond même de l’onde, surgit une forme vaporeuse. Une femme, jeune, belle comme la nuit, triste comme le chagrin, se dresse devant elle et dit : « Odette, il vous reste au monde une amie ; je suis la fée Turquoise, la fée des larmes dont vos parents ont refusé il y longtemps le don. Votre malheur vient moins de la malice des hommes que de votre insensibilité. J’ai retiré ce don des larmes, non pas pour vous faire souffrir toute votre vie, mais pour que vous fassiez l’expérience de sa nécessité. Ce don des larmes, je vous l’octroie de nouveau aujourd’hui, puisque vous le désirez et que vous n’avez pas approuvé le refus de vos parents. »
Et la fée disparut après avoir touché de sa baguette magique les deux yeux d’Odette. Celle-ci reprit le chemin du château, de douces larmes coulaient lentement sur son visage. Elle était soulagée, elles enlevèrent à sa souffrance tant d’amertume qu’elle bénissait la bonne fée de son don. Elle remarqua, à la lumière du jour, un ruissellement de perles sur ses vêtements. Durant trois jours les yeux d’Odette de Montabey, distillèrent de fines pierres précieuses. Au soir du troisième jour, elle reçut la visite de la fée des larmes. Elle lui dit qu’avec ce don des larmes, elle allait retrouver les deux autres dons des fées. Qu’elle devait prendre ces perles et en former un collier à trois rangs qui fera reparaître sa beauté. Aussitôt dit aussitôt fait. La beauté approfondie et rehaussée par ce merveilleux collier, Odette alla à la rencontre de son mari qu’elle n’avait pas vu depuis trois jours. Il fut à nouveau sous le charme, il retrouvait sa beauté révélée et transformée. Il l’aima encore plus qu’avant.

G. FLAYEUX, 1902, pp. 81-116

G. FLAYEUX est le seul à mentionner cette très belle légende, qui fait intervenir les fées, dont le nom vient de « fatum », le destin, et qui sont au nombre de trois comme les Parques, les Moires ou les Nornes de la mythologie germanique